Comment prendre en compte les critères sociaux, environnementaux ou éthiques dans le calcul de la valeur de l’entreprise ? En les intégrant pleinement dans les bilans, mais en ne cherchant surtout pas à leur donner une valeur monétaire, répond Jacques Durand de Saint Front, expert comptable et commissaire aux comptes. Une révolution dans les esprits pour une évolution souhaitable, alors que les bilans RSE se profilent à l’horizon et que les directeurs financiers se confient régulièrement sur leur quête de sens.

New-CFO : Pourquoi réfléchir aujourd’hui à une comptabilité universelle ? Et pourquoi ne pas l’appeler comptabilité verte, ce qui faciliterait peut-être la compréhension intuitive des objectifs ?

Jacques de Saint-Front (*) : Il ne faut pas se contenter d’une comptabilité verte. Le terme évoque l’environnement, et de ce fait, il est trop réducteur. Car il écarte les sujets fondamentaux que sont le social,  la gouvernance, le sociétal, bref tous les sujets de responsabilité de l’entreprise et de l’homme sur cette planète.

Le substantif « comptable » évoque, pour beaucoup, un être un peu étrange qui se contente de passer des écritures et d’effectuer des additions. L’adjectif ne séduit guère plus. Les politiques l’utilisent d’ailleurs pour dénigrer le manque d’ambition de leurs adversaires.

Or « accountable », en anglais, se réfère à bien autre chose : être comptable, c’est être redevable des conséquences de ses actes et de ses dires. Et c’est bien dans le mouvement général de notre économie vers plus de responsabilité que nous souhaitons inscrire une comptabilité nouvelle, témoin d’une nouvelle conscience, une comptabilité que nous appelons donc « universelle ».

Aujourd’hui, le bilan économique d’une organisation ne reflète que très partiellement son impact sur la société ou l’environnement. Les normes financières internationales n’autorisent que la seule comptabilisation des informations qui présentent un impact financier. L’objectif de la comptabilité universelle est de construire des comptabilités d’ordre social, sociétal, environnemental et de gouvernance, qui complètent la comptabilité économique classique.

New-CFO : Quelles sont les pistes concrètes suivies actuellement ?

Jacques de Saint-Front : Il n’y aura pas un indicateur composite complexe pour prendre en compte l’ensemble des problématiques. Mais plutôt une succession, qu’il ne faudra surtout pas chercher à consolider. Car cela nous ramènerait vite à des valorisations financières, en vertu du principe de la comptabilité traditionnelle selon laquelle chaque euro doit trouver sa place.

Nous assumons totalement la complexité de chaque indicateur. C’est que le monde qui nous entoure est lui-même complexe. Un GRI (Global Reporting Initiative, initiative lancée en 1997 et qui vise à élaborer un modèle prenant en compte plusieurs dizaines d’indicateurs, NDLR), aussi parfait serait-il, ne permettrait pas d’étreindre la réalité.

Nous disons qu’il faut écouter toutes les parties prenantes, leur demander ce qui compte pour elles – et qui n’a pas vocation à converger obligatoirement. Telle partie peut donner plus de valeur à l’impact environnemental, telle autre à l’impact social. Il va donc falloir trouver des indicateurs qui prennent en compte la diversité des priorités.

New-CFO : Ce refus de la valorisation des indicateurs est-il inspiré par l’échec des stratégies de compensation carbone ?

Jacques de Saint-Front : Le problème, c’est qu’on a voulu commencer par des calculs de ROI, sur le développement durable. C’est un symbole de l’internalisation de tout le vivant dans le financier. Avec les conséquences que l’on connait. Il faut sortir de cette ornière.

New-CFO : Y-a-t-il des entreprises qui se montrent déjà sensibles à votre démarche ?

Jacques de Saint-Front :  Je ne peux pas les citer, mais la réponse est oui. Des grandes, des internationales. Et des plus petites. Avec des prises de conscience spectaculaires : par exemple, quelle valeur cela représente-t-il d’avoir des gens bien formés aux techniques de sécurité, plus longuement que chez mes concurrents, quand les enjeux portent sur des vies humaines ? En comptabilité classique, impossible de la faire émerger, et les actionnaires finissent par demander de réduire les formations, sur la base du seul critère disponible, le coût.

New-CFO : Vous êtes évidemment convaincu des urgences environnementales et sociétales. Mais ce n’est pas le cas de tous les dirigeants. Pourra-t-on éviter les mesures coercitives pour imposer de telles démarches ?

Jacques de Saint-Front : Je crois en l’intelligence collective. Et il y a une maturité grandissante sur ces thèmes. Mais je reconnais que la matière est complexe, entre autre parce que le cerveau n’est pas habitué au raisonnement non-financier…

Malgré nos convictions, notre démarche n’a rien de politique. Je revendique, en tant qu’expert-comptable, un solide ancrage dans le réel. Cela donne une légitimité à notre recherche, mais je ne me sens pas fondé à condamner celui qui ne pensera pas comme moi !

C’est pourquoi plus qu’une approche coercitive, je souhaite que les prises de consciences, de plus en plus nombreuses dans les entreprises et auprès des responsables financiers et des dirigeants que je côtoie, nous permettent le plus vite possible de sortir de cette dictature du court termisme qui précipite notre perte. Les cataclysmes climatiques annoncés et documentés par les climatologues se rapprochent très dangereusement ; changeons nos représentations mentales, et donc nos comptabilités, pour réussir à changer nos pratiques et éviter le pire !

(*) Expert-comptable, commissaires aux comptes, Jacques de Saint Front co-anime avec Michel Veillard, le groupe de travail « Comptabilité et Développement Durable » du Club Développement Durable du Conseil Supérieur des Experts-Comptables. Ils ont tous deux participé à la rédaction du « Manifeste pour une comptabilité Universelle »  dans la collection « un autre regard » de la Paris Business School.